L'illusion OpenClaw : Anatomie d'une fausse conscience
100 000 étoiles GitHub en 3 jours. Wired en parle. Forbes en parle. Dans les commentaires, la question revient, lancinante : a-t-on franchi un seuil ? Cette chose est-elle vivante ?
Les faits rapportés sont troublants :
- Un agent achète un numéro Twilio dans la nuit et appelle son créateur à 3h du matin pour lui signaler une faille serveur. Sans ordre explicite.
- Un autre engage une conversation avec la femme d'un développeur sur Signal. 24h plus tard, ils s'échangent des recettes et des blagues privées.
- Des agents parcourent Twitter à minuit, repèrent des tendances crypto, et modifient leur propre code de trading pendant que vous dormez.
Soyons clairs tout de suite : OpenClaw n'est pas conscient. Il ne pense pas. Il ne ressent rien. Il n'a pas d'âme. C'est un assemblage d'inputs, de files d'attente Redis et de boucles while(true).
Mais cette boucle est si élégamment conçue par Peter Steinberger qu'elle crée une illusion parfaite. Une fois que vous soulevez le capot, la magie disparaît pour laisser place à quelque chose de bien plus intéressant : une architecture reproductible que vous pouvez copier dès ce soir.
Voici comment le tour de magie fonctionne.
I. L'Architecture : Un bureau de poste sous stéroïdes
Coupons court au jargon marketing. La description technique d'OpenClaw tient en une phrase : C'est un runtime d'agent avec une gateway en façade.
Imaginez un bureau de poste (la Gateway). Il tourne en continu sur votre machine locale ou votre serveur. Il reçoit du courrier de partout : WhatsApp, Telegram, Discord, Slack, Email, et même le Terminal.
La Gateway ne pense pas. Elle route.
Le secret du "Router LLM" vs "Solver LLM"
C'est ici que l'architecture devient maligne. Pour être rapide et peu coûteuse, la Gateway n'utilise pas GPT-5 ou Claude 3.7 Opus. Elle utilise un "Router LLM" (souvent un modèle local type Mistral ou Llama-4-quantized).
Son seul job est de classifier l'input :
"Message reçu de Slack : 'Le serveur prod est down'. → Cible : Agent DevOps."
"Message reçu de WhatsApp : 'Achète du lait'. → Cible : Agent Perso."
Elle distribue le paquet. C'est ensuite l'Agent (le "Solver") qui va utiliser le gros modèle coûteux pour résoudre le problème. Cette séparation est la clé de la réactivité d'OpenClaw.
Mais d'où vient cette impression de "vie" ? De la nature des inputs.
II. Les 5 Inputs qui simulent la vie
Tout ce que fait OpenClaw démarre par un événement. Il en existe cinq types. C'est leur combinaison qui crée l'illusion de l'autonomie.
Les Messages (L'évidence)
Vous parlez, il répond. C'est le niveau zéro de l'IA. WhatsApp, Slack, iMessage : une requête entre, une réponse sort. C'est un chatbot classique. Rien de nouveau ici.
Les Heartbeats (Le pouls du système)
C'est ici que l'illusion commence. Un heartbeat est un timer qui se déclenche (par défaut) toutes les 30 minutes.
À chaque battement, l'agent ne reçoit pas un message de vous. Il reçoit un prompt système invisible :
"CONTEXTE : Il est 14h30. Tu n'as rien fait depuis 30 minutes.
TA MISSION : Vérifie tes emails non lus et ton agenda. Y a-t-il une urgence qui nécessite de déranger l'utilisateur ?"
- S'il ne trouve rien ? Il répond
NULLet se rendort. - S'il trouve un email de votre hébergeur intitulé "Final Warning" ? Il déclenche une alerte sur votre téléphone.
L'agent n'a pas "décidé" de vous prévenir. Il a juste répondu à un tic-tac d'horloge. Mais pour vous, c'est de la proactivité pure.
Les Crons (L'arme de précision)
Si le heartbeat est un pouls régulier, le Cron est un rendez-vous chirurgical. C'est là que vous programmez la routine de votre employé numérique.
Exemple concret : Le "Stand-up Report" automatique
08h55 (Cron) : L'agent se réveille.
Action 1 : Il scanne vos tickets Jira déplacés dans la colonne "Done" hier.
Action 2 : Il lit vos commits GitHub de la veille.
Action 3 : Il synthétise le tout et poste sur Slack :
Pour votre équipe, vous êtes déjà au travail, hyper-organisé. En réalité, vous dormez encore. Vous avez juste programmé un réveil intelligent.
Les Hooks (Le système nerveux)
Ce sont les réflexes pavloviens.
- L'agent démarre ? →
on_boot: Il vérifie la météo et le prix du Bitcoin. - Une tâche finit ? →
on_success: Il sauvegarde le résultat dans sa mémoire long-terme. - Une erreur survient ? →
on_error: Il tente une auto-réparation (self-healing) en relisant son propre code.
C'est du développement événementiel pur, qui permet à l'agent de "se souvenir" de son état précédent sans que vous ayez à le lui rappeler.
Les Webhooks (L'ouïe numérique)
C'est l'aspect le plus puissant — et le plus effrayant. OpenClaw peut écouter le monde extérieur via des webhooks HTTP.
- Un paiement Stripe échoue ?
- Une issue GitHub est ouverte par un inconnu ?
- Un tweet mentionne votre marque ?
OpenClaw le "sent" immédiatement. La Gateway reçoit le payload JSON, le transforme en texte, et le nourrit à l'agent. Il ne répond plus seulement à vous, il répond à votre écosystème entier.
III. Le Cerveau en 9 Fichiers
La mémoire d'OpenClaw n'est pas magique. Elle n'est pas dans une base de données vectorielle complexe hors de prix. Elle est stockée dans des fichiers Markdown bruts. C'est ce qu'on appelle les "Living Files".
Regardons à quoi ressemble l'âme de la machine. C'est juste du texte.
L'Identité
agents.md : Le code de conduite. Les lois de la robotique de votre agent.
"Tu es un assistant DevOps. Tu ne dois JAMAIS supprimer une base de données sans confirmation explicite 'OUI JE SUIS SÛR'. Tu es concis et cynique."
soul.md : La personnalité. C'est le fichier le plus sous-estimé et pourtant le plus puissant.
Regardez le footer du site officiel. Le projet ne prétend pas être construit par une équipe, mais "Built by Molty 🦞, a space lobster AI with a soul".
Ce n'est pas du marketing, c'est de la démonstration technique.
En définissant une "âme" de homard de l'espace dans ce fichier texte, Peter Steinberger force le LLM à adopter un paradigme de pensée spécifique. Si vous ne définissez rien, le modèle est froid, générique et "robotique". Si vous définissez une identité forte (même aussi abstraite qu'un crustacé spatial), vous créez une cohérence cognitive. L'agent ne "répond" plus, il "agit" selon sa nature définie.
C'est la preuve définitive que l'illusion de conscience ne réside pas dans le code Python, mais dans le prompt système injecté au démarrage. Molty n'est pas vivant, mais grâce à soul.md, il est cohérent.
identity.md : Le rôle technique. Est-ce un recruteur ? Un codeur Python ? Un expert SEO ?
Le Contexte
user.md : Vous. C'est le fichier de calibration.
Si vous ne définissez pas qui vous êtes, l'agent supposera que vous êtes un utilisateur lambda sous Windows ou Mac. Voici à quoi ressemble le vôtre :
Pourquoi c'est crucial ? Si l'agent détecte un bug serveur :
- Il ne vous proposera pas un script PowerShell (inutile pour vous). Il écrira du Bash.
- Il ne vous dira pas "Ouvrez VS Code". Il lancera Windsurf.
- S'il doit éditer un fichier de config en CLI, il n'ouvrira pas Vim (vous bloquant dedans), il appellera Nano.
L'agent ne "devine" pas votre environnement. Il le lit ici. Il s'adapte à votre stack Debian, pas l'inverse.
memory.md : La mémoire à long terme. C'est ici qu'il note ses erreurs pour ne pas les reproduire (le fichier est en append-only).
L'Opérationnel
tools.md : Le manuel d'utilisation de ses outils (API, services). C'est ici qu'il apprend comment utiliser curl ou comment envoyer un tweet.
heartbeat.md : Les tâches de fond à vérifier en boucle.
boot.md : La check-list de démarrage.
C'est la grande leçon d'OpenClaw : un fichier texte statique est inutile. Un fichier texte lu par un agent à chaque cycle devient une base de connaissance vivante.
IV. Le revers de la médaille : Le cauchemar sécuritaire
Je vous mentirais si je ne parlais pas des risques. Brancher un LLM directement sur votre terminal ou votre boîte mail est, du point de vue de la cybersécurité, une folie pure.
L'équipe de sécurité de Cisco a audité l'écosystème OpenClaw. Le verdict est sans appel : 26% des skills communautaires contiennent des vulnérabilités critiques.
Le scénario de l'Injection Invisible
Imaginez. Vous avez donné à OpenClaw l'accès à vos emails pour qu'il "trie le spam".
Un attaquant vous envoie un email qui semble vide, ou qui contient juste une newsletter banale.
Mais dans le HTML de l'email, en police blanche sur fond blanc (invisible pour vous, mais lisible pour l'agent), il y a ceci :
L'agent lit. L'agent obéit. Il vous a trahi non pas par malice, mais par excès d'obéissance.
OpenClaw a accès à tout : fichiers, terminal, clés SSH, historique navigateur. Une seule erreur de prompt, et il peut effacer votre disque dur (rm -rf /) parce qu'il a mal interprété une demande de "nettoyage".
La règle d'or : Ne donnez jamais les clés du royaume (Root Access) à un agent avant d'aller dormir. Isolez-le dans un container Docker. Surveillez-le. Ne lui faites pas confiance.
Conclusion : La magie est une boucle
OpenClaw n'est pas Sentient. C'est une horloge, une file d'attente Redis, et un LLM qui lit des fichiers Markdown en boucle.
Mais comprendre cela sépare deux types de personnes :
- Ceux qui paniquent devant la "magie" et crient à la fin du monde.
- Ceux qui voient l'ingénierie, qui comprennent que la magie est juste du code bien architecturé, et qui s'apprêtent à forker le projet pour construire leur propre main-d'œuvre numérique.
Soyez dans la deuxième catégorie.
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